mercredi 10 mai 2017

Les montreurs - Leconte de Lisle





Tel qu'un morne animal, meurtri, plein de poussière,
La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d'été,
Promène qui voudra son cœur ensanglanté
Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière !

Pour mettre un feu stérile en ton oeil hébété,
Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière,
Déchire qui voudra la robe de lumière
De la pudeur divine et de la volupté.

Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire,
Dussé-je m'engloutir pour l'éternité noire,
Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal,

Je ne livrerai pas ma vie à tes huées,
Je ne danserai pas sur ton tréteau banal
Avec tes histrions et tes prostituées.

Leconte de Lisle 




Leconte de Lisle, poète réunionnais du XIXe siècle, est considéré comme le chef de file du mouvement du Parnasse. Le Parnasse est un mouvement littéraire auquel participèrent notamment Théophile Gautier, Hérédia, ou encore Sully Prudhomme. Il s'agit pour le poète d'être un inventeur de son Art, de créer de l'art pour la beauté de l'art en réponse au romantisme. Le registre de ce poème est plutôt tragique, ici Leconte de Lisle nous expose son idée de son art en utilisant les armes des romantiques mais pour mieux les utiliser contre eux-mêmes. Il convient de se demander quels sont le rôle et la représentation du poète pour Leconte de Lisle. Nous étudierons comment le poète dénonce les excès du romantisme, puis comment en exposant sa vision de son art il en fait un manifeste parnassien.

1 - Une dénonciation des excès du romantisme

A- Étude du titre

Dès le titre, « les montreurs » l'auteur suggère par ce terme même, l’idée d'une exposition excessive. Ce terme fait référence comme on le comprend dès le début du poème aux « montreurs d'ours» c'est-à-dire au spectacle de foire, mais ces montreurs auxquels sont comparés les poètes romantiques suggèrent que les spectateurs sont renvoyés au rang de voyeurs. Il s'agit d'un spectacle vil.

B - La vision des poètes romantiques

Les poètes sont comparés par une métaphore filée à des ours, même si l'animal lui-même n'est jamais nommé. Il s'agit d'un spectacle brutal dans lequel le poète se livre corps et âme au public cf. emploi des termes « meurtri » « cœur ensanglanté ». Cette scène brutale est renforcée par des allitérations en « m » «ch" « p » et « r » dans la première strophe : "morne, animal, chaîne, chaud, poussière, promène, pavé, pleine, morne, hurlant, voudras, carnassière » ; ces allitérations sur des consonnes dures renforcent l'idée d'un spectacle très brutal. Le poète est ravalé au rôle de mendiant cf. : « pour mendier". De plus, on peut noter le rythme croissant dû à l'amplification qui court de "morne" à "ensanglanté" et qui renforce la barbarie et sa dénonciation.

C- Un spectacle pour un public avide et grossier

Le public c'est-à-dire en théorie les lecteurs des poètes, sont comparés à un public de foire ou de fête foraine, endroit où l'on assiste au spectacle du "montreur d’ours". Le poète emploie un champ lexical péjoratif pour qualifier ce public cf.: « cynique », « carnassière », « plèbe », «stérile », "hébété", « histrion », « prostituée ». Il s'agit d'un public stupide et voyeur, incapable de comprendre le poète. Celui-ci ne devrait donc pas s’abaisser à dévoiler ses sentiments et le public n'est pas capable de comprendre cf. : « feu stérile dans ton œil hébété», la foule est imbécile, incapable de comprendre. De plus, on peut remarquer que l'auteur emploie des adjectifs possessifs « ton, ta ». Il tutoie le public comme pour mieux lui marquer son manque de respect.

D- La composition du poème

Ce poème comprend deux parties très nettes, V1 à 6, le poète dénonce les excès des poètes romantiques et du spectacle de leurs sentiments en utilisant une métaphore forte qui rappelle certaines poésies romantiques ; on peut penser en particulier "au pélican" de "a nuit de mai" qui a son « sang qui coule à flot sur sa poitrine ouverte » qui trouve un écho dans le poème de Leconte de Lisle avec la métonymie « cœur ensanglanté ». Puis dans les V7 à 14, Leconte de Lisle expose sa propre vision de son art en donnant quelques indications sur ses qualités, mais surtout ce qu'il ne doit pas être.

2- La vision de l'art pour Leconte de Lisle : un portrait en négatif

A- L'implication du poète

Le conte de Lisle dans la première partie de ce poème parle des poètes en général, au travers du pronom « qui » et du verbe "voudra" V3 et 7, généralisant ainsi son propos et suggérant en même temps, par sous-entendus, qu’il ne partage pas cette opinion. Il choisit de s’impliquer plus directement à compter du V9 par l'emploi des adjectifs possessifs « mon, ma, m'» V10, « mon » V11, « ma» V12 et du pronom personnel sujet « je » V10 à 13. Cela renforce la composition logique de ce poème, car en s’impliquant davantage dans la deuxième partie il nous livre véritablement sa vision de son art.

B- Une vision classique de son art

L'auteur nous présente une vision classique de son art car il choisit la forme du sonnet pour s’exprimer, c'est-à-dire deux quatrains, suivis de deux tercets, composés en alexandrins à rimes embrassées. Il s'agit d'une forme classique présente en France dès le XVIe siècle et que certains poètes du XIXe siècle vont venir bousculer par l'introduction d'une césure qui ne se trouve plus à l’hémistiche ; des poèmes avec des vers comprenant un nombre impair de syllabes ; de la prose… Leconte de Lisle souhaite retrouver des qualités comme la "pudeur" et la "volupté" dans la poésie cf. V8. La pudeur est ici une qualité hautement valorisée par l'adjonction de l'adjectif mélioratif  "divine" renforçant l'idée qu’il s'agit d'un art que seuls les « Dieu » ou au moins les initiés peuvent apprécier contrairement à une "plèbe" vulgaire et grossière.

C- Une vision intransigeante de son art

Il s'agit d'une sorte de portrait en négatif cf. V11 à 13 l’anaphore « je ne ». L'auteur nous montre ce que son art ne doit pas être. Le poète insiste sur cette vision intransigeante montrant qu'il ne peut s’abaisser et accentuant le contraste entre l'aspect divin de son art - cf. « pudeur divine » - et la foule de bas étage, « histrion et prostituée ». Il veut donc nous signifier que lui n'est pas comme les romantiques qui sont prêts à se prostituer et à ramper devant le public. L'artiste préfère se murer dans son orgueil quitte à ne plus s’exprimer ou à rester incompris cf. « muet », « tombe sans gloire », « éternité noire ». De même on peut relever la métaphore d'un bateau sombrant «m'engloutir pour l'éternité noire», suggérant l'idée de l'artiste qui refuse de s'abaisser et préférant l'extrémité de la mort cf. "tombe sans gloire" à celle de la compromission. Somme toute l’incompréhension ou le mutisme sont préférables à l'avilissement. Il a des convictions, il n'en changera pas. Le poète ne peut en aucun cas se rendre cf. V11 « vendrai », c'est donc bien une vision orgueilleuse et intransigeante de la poésie. Il ne nous dit pas explicitement ce que son art est, mais ce qu’il ne doit pas être. Ceci est encore renforcé par l'emploi des verbes au futur «vendrai, livrerai, danserai». Cela opère une cassure entre ce qui s'est fait précédemment est ce que lui ne fera en aucune manière dans le futur. Il s'agit donc d'une véritable rupture avec le romantisme, c'est pourquoi ce poème a été qualifié de manifeste parnassien.



Conclusion


Ce poème marque bien une rupture importante en poésie. Leconte de Lisle nous livrant son idée du rôle du poète et de la poésie en dénonçant les excès du romantisme et en nous montrant une autre voix plus intransigeante, quitte à rester incompris, ouvrant également l'idée du poète maudit. À une époque moderne où l'on dénonce la médiocrité du contenu de nombreux supports artistiques, on peut voir que la vision de l'art de Leconte de Lisle reste d’une cuisante actualité.

jeudi 23 mars 2017

Un hémisphère dans une chevelure - Baudelaire






Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.
      Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! tout ce que je sens! tout ce que j'entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.
      Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.
      Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.
      Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.
      Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.
      Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.


      Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris - 1869




Cette poésie en prose est à rapprocher du recueil les Fleurs du mal et notamment du poème « la chevelure » qui appartient à la section Spleen et idéal des Fleurs du mal. Baudelaire poète français du XIXe siècle se conçoit comme un poète doué d'un don. Ce don lui permet de révéler aux lecteurs des mondes inconnus. Ici il s'agit d'un poème d'amour qui ouvre sur un idéal exotique. Le poète s'exprime dans un genre lyrique c'est à dire qu'il exprime ses sentiments. On peut donc se demander comment le poète conçoit son rôle et comment il se représente ? Nous verrons que le poète invente une forme poétique moderne, puis qu'il célèbre la femme aimée et enfin, qu'il nous révèle un monde idéal fait de souvenirs et de rêves.

1- L’invention d'une forme poétique moderne

A - Étude de la composition

La composition de ce poème est moderne tout d'abord parce qu'elle adopte une forme en prose qui n'est pas habituelle à l'époque. Toutefois, ce poème est composé de sept paragraphes réguliers par leur longueur et leur forme syntaxique. Chaque paragraphe commence par s'adresser à la femme aimée, puis l'auteur emploie un verbe renvoyant un des cinq sens, pour enfin développer une idée associée à la chevelure.
Ce poème est également construit en boucle. En effet, on peut noter la répétition de « laisse-moi » et de « longtemps » en début et fin de poème, ce qui donne un rythme à ce texte, rythme à rapprocher de l'idée de voyage qui se perpétue.
De même, on peut remarquer l'anaphore « dans » aux paragraphes 4, 5, 6 qui marque également le rythme du texte.
Il s'agit donc d'un texte fortement rythmé mais également musical malgré l'absence de rimes.

B- La musicalité

On peut observer la répétition du terme « chevelure » aux paragraphes 4, 5 et 6 qui renvoie au thème principal du poème présent dès le titre et qui peut suggérer un leitmotiv musical qui s'impose comme une sorte de refrain. Ce refrain est encore renforcé par l'utilisation d'une répétition comme « tout ce que je » qui souligne le lien entre le peu représenté par cette chevelure et l'immensité des émotions qu'elle suggère.
L'auteur utilise également les figures de style très présentes en poésie comme l'anaphore « dans » ou encore de nombreuses métaphores comme par exemple la chevelure représentant un «océan». On peut encore relever un rythme ternaire avec l.4« tout ce que je » répété trois fois, ou encore l.8 « par les fruits, par les feuilles, par la peau humaine ».
Enfin, la musicalité est très présente à travers les sons qui se répètent sous forme d'allitérations nombreuses comme par exemple des allitérations en «m» : « fourmillant » « mélancolique » «homme» « forme » au paragraphe 4 qui renvoie à la musicalité des chants évoqués par le texte, ou allitérations en « r» au paragraphe 5 « caresse, chevelure, retrouve, langueur, heures, sur, chambre, navire, bercer, roulis, imperceptible, port, entre, fleurs, gargoulette, rafraîchissante" qui renvoient au roulis et au bercement du bateau.
Malgré sa forme en prose qui peut surprendre départ, Baudelaire a bien composé une poésie d'un genre moderne qui s'adresse à la femme aimée.

2- Une célébration de la femme aimée

A- Un blason

Baudelaire a composé un blason c'est-à-dire un poème où il s'adresse à la femme aimée mais en évoquant une seule et unique partie de son corps, c'est-à-dire ici la chevelure. Nous n'avons que ce seul élément décrit, mais grâce aux sensations qu’éprouve le poète, cet élément va servir à ouvrir un univers immense. Il est le vecteur qui ouvre la porte à l'imaginaire du poète. Ceci est d'ailleurs à rapprocher du courant poétique du symbolisme qui considère en effet le poète comme possédant un véritable don lui permettant d'interpréter des symboles. 

B- Un discours amoureux à Jeanne Duval

Ici, il s'agit d'un discours direct. Le poète emploie le pronom personnel « je » et les adjectifs possessifs « mon, ma » parlant ainsi à la première personne et s'adressant à la femme aimée, Jeanne Duval surnommée également la "Vénus Noire", en la tutoyant cf. « tu, tes, ta". Ce discours direct, complété par ce tutoiement, renforce l'idée d'une forte intimité entre les deux amants.
De plus, le poète emploie majoritairement le présent de l'indicatif ce qui montre qu’il nous fait partager l'intimité de l'instant présent au travers de ce présent d’énonciation.

C- Un univers sensuel

Cette toison liquide et noire éveille tous les sens et va mener à l'ivresse. La célébration de la femme aimée se fait au travers des cinq sens qui sont tour à tour sollicités. En premier lieu, le poète un appel à l'odorat cf. «respirer, odeur, parfum, enivre» Mais aussi à des odeurs comme celles des « tabac, musc, huile de coco ». En second lieu, il en appelle aux autres sens comme :
- La vue : cf. « vois, entrevois »
- Le toucher cf. «main, sens, caresse, duvetés, peau »
- L’ouie cf. « entend, musique, chant »
- Le goût cf. « eau de source, fruits, huile de coco, mordre, mordille, manger»
L'appel à ces différents sens renforce le climat très intime et voluptueux, voire érotique de la scène cf. paragraphe 5. Mais l'auteur entend aussi en sollicitant ces sens, nous faire entrer dans un autre univers que lui seul peut voir et qui est basé sur le principe des synesthésies, c'est-à-dire l'association d'un sens avec un ou plusieurs autres sens cf. la vue de la chevelure lui suggère une musique, selon le principe de la correspondance baudelairienne qu'il a lui-même défini dans le poème « correspondances » des Fleurs du mal. 

3- La révélation d'un monde idéal

A - La chevelure vectrice d’un monde imaginaire

Dès le titre, Baudelaire nous suggère un monde entier cf. : « l'hémisphère », au travers de cette chevelure. Ici la chevelure est une métonymie pour évoquer la femme aimée. Ce seul élément étant employé, cela nous suggère la très forte puissance évocatrice de celui-ci au travers de l'amour généré par cette femme. De plus, l'anaphore « dans la chevelure » renforce l'effet d'insistance sur cet élément comme vecteur de l'imaginaire.

B - Le souvenir d'un voyage maritime

Baudelaire ayant lui-même voyagé en bateau jusqu'à l’Ile de la Réunion, il se remémore ce voyage. En effet, dès le premier paragraphe, on voit le thème du souvenir nostalgique apparaître au travers du « Mouchoir » fait « pour secouer des souvenirs dans l'air». Le mouchoir évoque ici le symbole qui est agité pour signifier l’au revoir lors d'un grand départ. Le champ lexical de la mer et des bateaux est très présent cf. : « voilure, mature, mer, océan, bleu, port , navire, roulis, rivage » ainsi que des allitérations en «l» et «m». Baudelaire évoque directement le souvenir au premier et au dernier paragraphe comme s'il voulait évoquer ces souvenirs à l'infini en cherchant à étirer le temps pour mieux profiter de ceux-ci, ce que nous montre la paronomase - c’est à dire le rapprochement de termes ayant des sonorités proches mais ayant un sens différent - « langueur de tes longues heures ». De plus, à la suite des différentes répétitions de « dans » qui ouvrent les paragraphes, les compléments circonstanciels de lieu changent, montrant ainsi une progression de ce voyage cf. « dans l'océan », « dans les caresses », « dans leur dans foyer », « dans la nuit sur les rivages ». Peu à peu ce voyage va basculer d'un souvenir réel à une rêverie plus abstraite.

C- La rêverie d'un monde exotique

Dès la première lecture, le lecteur est transporté dans un harmonieux monde exotique, thème cher à Baudelaire cf. champ lexical  : « mousson, climat, bleu, azur, tropical » c'est-à-dire le champ lexical du climat exotique, mais aussi par la mention de produits exotiques comme le « goudron, l'opium, le tabac, le musc, l’huile de coco ». D'ailleurs, la référence à l'opium peut également suggérer l'emploi de cette substance dont Baudelaire a parlé dans les Fleurs du mal comme d’un paradis artificiel et qui ici nous montrerait que le poète bascule dans un état de rêverie dû en partie à cette substance.
De même, la rêverie est suggérée v15 et 16 par l'oxymore« Dans la nuit de ta chevelure, je vois » ; la réunion de l'obscurité et de la lumière fait surgir le rêve qui réunit à la fois le réel et l'imaginaire.
Enfin, on peut penser que de ce rêve surgit un monde idéalisé, ce qui est renforcé par l'emploi de répétitions comme « tout, toute » v14, 6, 11 ; par l'emploi de superlatifs « plus bleu » « plus profonde » ; ou encore d'hyperboles « grande » « fourmillant » "immenses" « Éternelle chaleur » «infini de l’azur » et d'un vocabulaire mélioratif « charmant climat » « beau navire » « resplendirent »

Conclusion


Pour conclure, on peut dire que le poète Baudelaire se conçoit comme un poète moderne car il n’hésite pas à développer une nouvelle forme poétique, mais cette forme nouvelle reste au service d'un poète qui célèbre la femme toute en révélant au lecteur un monde inconnu basé sur les souvenirs mais aussi sur un imaginaire grandiose. Ce poème est à rapprocher des Fleurs du mal et notamment du poème « la chevelure», mais on peut également le rapprocher d'autres poèmes où le poète nous donne une autre conception de son rôle de poète comme Ronsard Quand vous serez bien vieille…, Leconte de Lisle les montreurs , Desnos Non l’amour n’est pas mort.

jeudi 16 mars 2017

Baudelaire : ce qu'il faut savoir




Baudelaire 1821 1867
éléments de biographie



Un adolescent difficile qui n’accepte pas le mariage de sa mère et va rapidement mener une vie contraire aux bonnes moeurs. Dès lors, à 20 ans sa famille l’oblige à s’éloigner et à partir en voyage pour les Indes. Il s'arrêtera à l’Ile Bourbon (la Réunion) dans un voyage maritime qui dure 10 mois. Ce voyage influencera fortement son œuvre en particulier par les thèmes de l'exotisme et du voyage maritime ainsi que la recherche du paradis.
Ayant touché l'héritage paternel il commence rapidement à le dilapider. Sa famille le met sous tutelle et lui fait servir une rente à vie. Cette rente modeste ne lui permet pas de faire face à ses frais et il devra travailler en particulier comme critique d'art.
Les trois femmes de sa vie seront Jeanne Duval sa maîtresse mulâtresse marquée par un fort caractère, puis l'actrice Marie Daubrun, et enfin Madame Sabatier.
Baudelaire publie son œuvre maîtresse "les Fleurs du mal" en 1857. Ce recueil fait scandale en particulier par son érotisme et il est attaqué en justice et condamné pour immoralité ; ce recueil sera censuré.
Tout au long de sa vie il va abuser des drogues et en particulier de l'opium, il meurt en 1867 à l'âge de 46 ans des suites de la syphilis.

1 - Ses thèmes favoris

A - les paradis perdus
Baudelaire évoque constamment dans son œuvre la recherche du paradis ou des paradis en particulier dans :
  • L'enfance
  • L'exotisme
  • Le voyage
  • L'ivresse
B - le spleen
Le spleen est un état dépressif et morbide qui correspond à l'état d'esprit du poète. C'est le mal-être baudelairien qui est constamment évoqué dans les Fleurs du mal
C - la femme et l’amour. 
Comme pour de nombreux poètes Baudelaire voit dans la femme, une muse. Il cherche à la sublimer dans "les Fleurs du mal" au travers des trois grandes inspiratrices de sa vie auxquels certains poèmes font référence. La femme prend de nombreux visages comme ceux de la mère, de l'amante, de la déesse, du démon.
D - la ville
Ce thème de la ville est un thème très nouveaux en poésie que Baudelaire va être le premier à aborder. La ville le fascine, et il veut communiquer le sentiment de solitude qu’il éprouve au milieu pourtant de nombreux autres hommes.

2 - les particularités de son écriture

A - Le contraste

Baudelaire a recours aux contrastes violents. Il va allier des images habituellement contradictoires et aborder des thèmes qui ne seront habituellement pas abordés en poésie comme le désir sensuel et la décomposition de la chair (charogne), la laideur et la beauté, le spleen et idéal.

B - Les synesthésies

La synesthésie est l'association entre des sensations de nature différente.
Le poète va par exemple associer une odeur (le parfum) à une sensation de tactile (doux) et à une couleur (vert).
Le poète se considère comme ayant un don. Au travers de ce don il va interpréter et faire comprendre le monde au lecteur.

Baudelaire annonce le mouvement du symbolisme. (Un symbole sert d'élément pour interpréter le monde) cf théorie des correspondances.

Baudelaire est un véritable poète moderne qui marque un tournant dans la poésie en rompant avec la poésie classique.


Les fleurs du mal 1857

Ce recueil de poésie retrace le trajet de l’âme de Baudelaire et nous fait vivre sa véritable descente aux enfers.

"Les fleurs du mal" sont composées de six sections :
  • Spleen et idéal
  • Tableaux parisiens
  • Le vin
  • Fleurs du mal
  • Révolte
  • La mort

1 - Les fleurs du mal : le récit d'une descente aux enfers

Ce recueil est découpé en six sections qui retracent la descente aux enfers du poète comme un véritable chemin de croix, car pour lui le monde qui nous entoure constitue un enfer.

A - Spleen et idéal
Il nous montre son déchirement entre le spleen (état dépressif) et l'idéal.
Tous les élans vers l'idéal (Recherche du paradis dans l'enfance, L'amour…) sont écrasés par l'état de "spleen" qui montre sa profonde angoisse intérieure.

B - Tableaux parisiens
Ici le poète met en avant le sentiment de sa solitude au sein de la grande ville. Il va rechercher le contact avec ses contemporains mais ce rapprochement tourne court et le fait retomber dans la solitude en dépit du monde qui l’entoure.

C - Le vin
Ici le poète va chercher le salut dans des paradis artificiels, comme l'alcool ou encore la drogue.

D - Fleurs du mal
Il décrit le vice et la débauche qui lui font avoir un regard très dur sur lui-même et entraîne un vrai dégoût de lui-même

E - Révolte
Ici le poète cherche à pactiser avec le diable mais il se rend compte que cette exaltation de Satan est elle-même inutile.

F - La mort
Le poète n'aspire plus qu'à mourir. Ayant échoué dans toutes ses recherches du bonheur, la mort devient le désir suprême. C'est le long cheminement d'une descente aux enfers qui conduit droit à cette mort.

Le recueil des Fleurs du mal doit donc être vu dans son entier comme une répétition d'échecs successifs à trouver différents états du bonheur. Cette répétition d'échecs entraîne de plus en plus le poète dans un état dépressif qui le conduit lentement vers une mort inexorable, seule porte de sortie.

2 - Section spleen et idéal

Il s'agit de la section la plus importante "des fleurs du mal". Il expose ses aspirations en tant qu'artiste. Le poète est un génie mais un génie incompris. Il cherche un idéal dans l’art, dans l'amour… Mais la création artistique autant que l'amour entrainent de la désillusion, c'est-à-dire le spleen. Les poèmes de la fin de la section montrent la dépression entraînée par les échecs successifs.

L'idéal
Baudelaire considère que le monde dans lequel nous vivons n'est qu'un vulgaire reflet d'un monde idéal qui doit exister au-delà. Il s'agit d'un monde dans lequel existe une unité, un sens. C'est un monde de d’ordre et de beauté.
Le spleen
il s'agit d'un mot anglais (Baudelaire est lui-même traducteur d’E.A. Poe) qui évoque la mélancolie l'ennui.
Pour Baudelaire le spleen prend une signification plus profonde, il s'agit d’un véritable mal de vivre, d'une angoisse oppressante de la vie elle-même, on dirait aujourd’hui d’une profonde dépression au sens médical.

Pour Baudelaire la vie est une lutte incessante entre le spleen et l'idéal. Cependant chaque fois qu'il essaie de jouir d'un moment de bonheur et de tendre vers l'idéal, il retombe inexorablement dans le désespoir et le mal de vivre qui le font chuter peu à peu de plus en plus bas.

3 - Tableaux parisiens

Cette section n’existait pas dans la première édition des "Fleurs du mal" de 1857. C'est une section rajoutée par Baudelaire en 1861.

Le thème de la ville qui peut paraître banal aujourd’hui, mais c’est un thème très moderne au XIXe siècle. Baudelaire puise son inspiration dans la ville à contre-courant du mouvement romantique qui s'inspire fortement de la nature. Il veut nous indiquer ici que l’artificiel, c'est-à-dire ce qui est produit par l'homme est supérieur au naturel.

La composition
A – le monde des invisibles
Baudelaire fait le portrait de vieillards, de vieilles femmes, d’aveugles, de prostituées, de mendiants. Il peint la détresse physique et morale. Baudelaire montre sa solidarité invisible avec ses personnages et cherche un révéler leur beauté. Il met en évidence la différence entre l’être et le paraître, entre la beauté et la condition de ses personnages.
Il met donc en contraste l'apparence de ses personnages et leur beauté cachée ou beauté invisible.

B – la solitude dans la multitude
Cette tentative de rapprochement est également un échec. Il en ressort un fort sentiment de solitude. Ce sentiment de solitude est double :
  • celui de la solitude des plus démunis,
  • celui de Baudelaire qui se dépeint comme un poète solitaire. Il observe la foule mais il en est exclu. cf le poème « le cygne » est une allégorie du poète qui éprouve un sentiment d'exil dans la grande ville.
Baudelaire en observant et en dépeignant cette misère va subir un nouvel échec qui va le renvoyer à sa propre misère et à sa solitude.

La section "tableaux parisiens" s’apparente à une série de tableaux (ne pas oublier que Baudelaire est critique d'art). Ces différents tableaux illustrent la ville de Paris.

4 - La femme dans les "fleurs du mal"

Dans la section "spleen et idéal", les poèmes sont regroupés par cycle. Chaque cycle est associé à une femme qui a marqué la vie de Baudelaire.

Les femmes qui ont marqué la vie de Baudelaire

Jeanne Duval (poèmes 22 à 39)
Le premier cycle de la section spleen et idéal est consacré à Jeanne Duval, la mulâtresse. Il s'agit d'une femme peu éduquée qui joue les figurantes dans de petits théâtres. Baudelaire la rencontre en 1842 alors qu'il n'a que 20 ans. Leur relation est difficile mais il l’aimera tout au long de sa vie. On pense que c'est elle qui lui a donné la syphilis. Elle va lui inspirer énormément de sensualité et d'exotisme.
Elle représente la femme fatale et animale.

Madame Sabatier poèmes (40 à 48)
Le deuxième cycle de poème est consacré à Madame Sabatier qui incarne un amour spirituel.
Madame Sabatier était une mondaine qui tenait un salon. Elle sera à la muse de Baudelaire en raison de leur liaison en 1857. Il rencontrera dans son salon de nombreux autres artistes comme Flaubert, Musset, les frères Goncourt, Théophile Gautier…

Marie Daubrun (poèmes 49 à 58)
Le troisième cycle est consacrée à Marie Daubrun qui joue à la fois un rôle de sœur ou de mère et celui d'amante.
Il la rencontre en 1847 est eut une liaison avec elle.
Ses yeux verts lui inspirèrent de nombreux poèmes cf. "Ciel brouillé".

Les autres figures féminines
Le dernier cycle évoque des figures féminines secondaires qui ont pu être réelles ou fictives.

Il est donc difficile de parler d’une seule figue de la femme dans "les Fleurs du mal" car les inspiratrices du poète sont multiples. Les femmes inspirant le poète sont souvent des femmes à plusieurs facettes positives et négatives à la fois, elles seront donc les figures inspirant le spleen ou l'idéal.


Les figures de la femme

La femme incarne le calme, la douceur, la tendresse.
cf. poème consacré à Madame Sabatier ou à Marie Daubrun. cf. "L’invitation au voyage" connu pour son célèbre refrain :
  • La, tout n'est qu'ordre et beauté
    Luxe, calme et volupté. »

La femme se situe dans le rêve ou dans le souvenir
Souvent la femme va inspirer le rêve ou le souvenir. Il s'agit d'un idéal cf "Harmonie du soir". Baudelaire évoque le souvenir de la femme aimée, mais ce souvenir est présenté comme un passé qu’il regrette et revit avec nostalgie.
La femme des Fleurs du mal est donc sensuelle douce ou spirituelle. Mais elle se transforme aussi en femme fatale qui amène le poète à l'état de spleen.

La femme figure du spleen
La femme représente le mal qui détruit le poète
Elle est source de souffrance pour le poète, elle va être destructrice et représente le mal.
La femme peut même prendre les traits d'un vampire ce qui symbolise le côté ravageur de l'amour que le poète subit.

La femme se situe entre le bien et le mal
Baudelaire situe la femme entre le Ciel et l'enfer c'est-à-dire entre le bien et le mal, cf Hymne à la beauté, le poète s'adresse directement à la beauté représentée sous les traits d'une femme. Il interroge sur son origine est-elle divine ou maléfique?


La censure du recueil

1 - Les parutions

Première condamnation le 20 août 1857
Baudelaire et ses éditeurs sont jugés et condamnés pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ».
Il est condamné à une amende de 300 Fr. et subit la censure de six poèmes :
  • Les bijoux
  • Le Léthé 
  • À celle qui est trop gaie
  • Femme damnées 
  • Lesbros
  • Les métamorphoses du vampire.

Ses poèmes sont accusés de contenir des passages obscènes qui portent atteinte à la morale.
L’érotisme est très présent dans ces poèmes cf les bijoux. Le thème de l'homosexualité féminine est évoqué dans Lesbos ou femmes damnées.

Publication d'une deuxième édition des fleurs du mal en 1861
Cette édition reste censurée des six poèmes précédents mais enrichie d'une trentaine de nouveaux poèmes.

Condamnation du recueil les épaves en 1866
En 1866 une nouvelle édition contenant les poèmes interdits, les Epaves, parait à Bruxelles. Ce recueil est condamné par le tribunal de Lille.

Troisième édition des fleurs du mal en 1868
Lors de cette troisième édition c'est enfin le succès général. Mais il faut attendre un siècle pour que la justice annule la condamnation du recueil en 1949.

2 - Le contexte de la parution

Les fleurs du mal paraissent sous le régime autoritaire du Second empire de Napoléon III. Louis Napoléon Bonaparte après son coup d’état est devenu Empereur et exerce un pouvoir absolu jusqu'en 1866. De nombreux auteurs sont victimes de la censure comme Victor Hugo ou Flaubert. Victor Hugo est contraint à s' exiler en Belgique et à Jersey, tendit que Flaubert subi un procès pour son roman Madame Bovary.

Les accusations de la presse
La presse a joué le rôle principal dans cette histoire. Certains journalistes vont accuser Baudelaire d'immoralité. Ce sont ces directeurs de revue qui alertent le ministre et attirent l'attention de la justice autour du recueil. En juillet tous les exemplaires des fleurs du mal sont saisis.

3 - La défense de Baudelaire

Baudelaire est très affecté par le procès des Fleurs du mal et l'ampleur des accusations. Il est également affecté par l'incompréhension de son œuvre face au public.
Il se défend en distinguant l’Art de la morale publique.
Il dit notamment que le livre doit être jugé dans son ensemble et il en ressort alors une mort une terrible moralité. En effet ce recueil raconte l'itinéraire de Baudelaire le cheminement de son âme qui vit une véritable descente aux enfers. Il ne cherche donc pas à glorifier des choses qui peuvent atteindre la moralité comme la luxure ou encore les drogues par exemple mais simplement à montrer que ces différents éléments entraînent de plus en plus son âme vers cette descente aux enfers.

Ainsi les fleurs du mal n'est pas une provocation ou une incitation à la débauche mais une exploration d'un enfer terrestre à travers différents éléments.